Chanel, le procès qui fait tomber le masque

Un vol interne jugé à Hong Kong met en lumière la destruction des articles invendus, une pratique que l’industrie du luxe préfère garder secrète, alors que l’Union européenne lance son offensive contre ce procédé.

Si la destruction méthodique des produits invendus dans l’industrie du luxe n’est plus un secret, l’ampleur du phénomène est désormais mise au jour par un procès ouvert à Hong Kong il y a quelques jours.

Des employés de Chanel y ont notamment été accusés d’avoir conspiré pour dérober 724 sacs et portefeuilles initialement destinés à être détruits, dans le cadre d’une affaire remontant à 2017. Un volume pourtant minime au regard des 20 000 produits détruits par le groupe tous les six mois, selon des éléments révélés au procès.

Ces chiffres ont été contestés auprès du Financial Times par Chanel, qui affirme avoir désormais mis en place un système de recyclage via L’Atelier des Matières, entreprise spécialisée fondée en 2019.

La logique économique avancée repose sur la préservation des prix et de la rareté perçue. Contrairement à des marques disposant de circuits d’outlet, comme Prada ou Versace, Chanel ne solde jamais ses créations, un choix qui entretiendrait l’idée que ses sacs relèvent de l’investissement plus que du simple accessoire de mode.

La structure de prix comme enjeu

Brader un sac Chanel à moitié prix reviendrait ainsi, selon ce raisonnement, à fragiliser toute la structure tarifaire de la marque, y compris pour les modèles déjà vendus.

L’Union européenne, où entre 4 et 9% des vêtements présents sur le marché — soit plusieurs centaines de milliers de tonnes de textiles neufs — finissent à la benne, a décidé d’agir à travers le règlement européen sur l’écoconception des produits durables (ESPR).

Ce texte législatif, dont les premières obligations pour certaines catégories prioritaires sont entrées en vigueur le 19 juillet dernier, vise à réduire l’impact environnemental des produits tout au long de leur cycle de vie.

Il introduit l’interdiction progressive de la destruction des produits non vendus (textile, chaussures, appareils électriques), des exigences contraignantes sur la durée de vie des produits, la disponibilité des pièces détachées et la facilité de réparation, ainsi que des obligations sur l’utilisation de matériaux recyclés et la conception facilitant le recyclage.

Des exceptions qui affaiblissent la portée du texte

L’enjeu est d’autant plus grand que l’industrie textile mondiale génère à elle seule plus de 11% des émissions de gaz à effet de serre, davantage que l’aviation et le transport maritime réunis, rappelle une militante interrogée par Al Jazeera.

Mais si la mesure marque une étape symbolique, plusieurs dérogations en limitent la portée réelle. La destruction reste par exemple autorisée lorsqu’elle coûte moins cher que la revente, ou lorsque trois associations caritatives sollicitées refusent successivement les invendus. Autre faille notable : les produits contrefaits échappent totalement à l’interdiction.

En Allemagne, l’association du secteur textile se montre sceptique quant à l’efficacité du dispositif, estimant qu’il n’apportera guère plus qu’une charge administrative supplémentaire. Le commerce en ligne aggrave nettement le phénomène, alors que près de 20% des vêtements achetés sur internet au sein de l’Union sont retournés par les consommateurs.

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